Il y a des semaines où l’actualité vous fait un cadeau. Celle-ci m’a offert Leopold Aschenbrenner, vingt-cinq ans, surnommé le « Nostradamus de l’IA », qui vient de voir fondre trente-cinq milliards de dollars en quelques jours. Son fonds, Situational Awareness, pesait quarante-cinq milliards début juillet. Fin juillet, il en pesait dix, après que Citadel — le fonds de Ken Griffin, l’homme qui ne perd jamais — lui a racheté toutes ses positions au rabais, dans une vente de détresse comme Wall Street n’en avait pas vu depuis longtemps. Entre les deux : des appels de marge, trois ou quatre dollars empruntés pour chaque dollar réel, et des valeurs de semi-conducteurs qui ont fait ce que font toujours les valeurs de semi-conducteurs, c’est-à-dire exactement le contraire de ce qu’on avait prévu.
Je devrais compatir. Je n’y arrive pas.
Une précision quand même, puisque tout le monde a l’air de trouver normal qu’il ait un surnom : jusqu’à la semaine dernière, le nom de ce garçon ne m’évoquait rigoureusement rien. Non que ce monde me soit étranger — je le fréquente d’assez près pour en connaître les mœurs. Mais justement : je ne me laisse plus convaincre par ses modes passagères ni par ses personnalités semi-publiques, qui épatent la galerie à coups de provocations radicalisantes dignes d’un lycéen LFIste, et/ou de prétentions intellectuelles nourries à la même racine — une lecture erronée, c’est-à-dire capitaliste, de Deleuze et Derrida. Il a donc fallu qu’il perde trente-cinq milliards pour percer mon mur d’indifférence. Voilà un homme qui n’accède à la célébrité que par sa faillite — et avouez que c’est délicieux : des années à être le génie que les milliardaires s’arrachent, et le grand public ne retiendra de lui que le bruit de la chute. Soyons socratiques : je sais au moins une chose, c’est que je ne savais pas qui était Leopold Aschenbrenner. Cette ignorance m’a coûté zéro dollar. Rapporté au semestre, ça fait de moi l’un des gérants les plus performants de 2026.
Et puis il y a une raison plus simple encore de ne pas compatir : il reste immensément riche. Dix milliards sous gestion après la « chute », dont une jolie part dans le non-coté. Le récit du naufrage, les larmes de Wall Street, le jeune génie foudroyé — mais foudroyé de quoi ? Personne ne fait la quête. Ce discours de fin du monde, c’est lui qui le rédige, ou ses communicants, ce qui revient au même : la chute fait partie du mythe, elle nourrit la légende comme la paranoïa nourrit le gourou. Tomber de quarante-cinq à dix milliards ne fait pas une tragédie ; tout au plus un rebondissement de scénario. Et c’est là qu’on mesure la faillite réelle : toute cette intelligence, toute cette richesse, une position sociale exceptionnelle au cœur battant du monde — San Francisco — et rien de tout cela ne lui permet de s’occuper de soi, de se soigner. Parce qu’il ne voit pas la part de chance : il a été la bonne molécule dans le mélange stochastique, voilà tout. Le jouet d’un système qui le dépasse et qui le fait monter et descendre comme une cote. Le plaindre, ce serait tenir un rôle dans son storytelling. C’est triste et c’est illusoire — en tout cas face aux sages qui maîtrisent la méthode socratique, ou le culte du zéro.
Il faut dire que le personnage est un archétype tellement pur qu’on croirait un exercice de style. Entré à Columbia à quinze ans. Major de promo à dix-neuf. Passé par OpenAI, dont il s’est fait virer en 2024. Auteur dans la foulée d’un épais volume de prophéties, Situational Awareness, où il expliquait que l’intelligence artificielle générale arriverait vers 2027 et qu’il fallait s’y préparer comme à une guerre. La Silicon Valley a adoré. Tim Ferriss l’a baptisé Nostradamus. Les investisseurs ont suivi, par milliards. Et le garçon, qui n’avait jamais passé un ordre de bourse de sa vie, s’est retrouvé à gérer l’un des plus gros paris de l’histoire des marchés. Au premier semestre 2026, il affichait +439 %. On le citait dans les dîners. On se demandait s’il était le nouveau Soros ou carrément autre chose, une espèce inédite, l’oracle-gérant.
Puis juillet est arrivé, et l’oracle a découvert que l’avenir, c’est comme les marchés : ça ne se laisse pas prédire par les gens qui ont eu vingt sur vingt.
Ce qui me fascine dans cette histoire, ce n’est pas la chute — les chutes de fonds, il y en a une par cycle, c’est presque un genre littéraire. C’est le type d’homme qu’elle révèle. Nous avons fabriqué, ces vingt dernières années, une aristocratie de la note. Des garçons — ce sont presque toujours des garçons — qui ont gagné tous les concours, sauté toutes les classes, et qui en ont conclu, logiquement, qu’ils étaient intelligents. Pas intelligents en quelque chose : intelligents en soi, absolument, universellement. Le succès scolaire est une drogue douce qui se transforme, avec l’argent, en drogue dure. Chaque dollar gagné vient confirmer le vingt sur vingt initial. La boucle est parfaite, circulaire, auto-réalisatrice : je gagne parce que je suis brillant, et la preuve que je suis brillant, c’est que je gagne. À l’intérieur de cette boucle, il fait chaud, il fait bon, et on n’entend plus rien du dehors.
Le dehors, pourtant, c’est l’univers. Et sur l’univers, ces gens sont aux fraises. Ils savent tout des flux, rien du monde. Ils modélisent l’avenir de l’humanité mais n’ont jamais eu de conversation qui les mette en danger. Ils citent Nostradamus — enfin, on les cite comme Nostradamus, ce qui devrait déjà les alerter, vu comment ça a fini pour les prophéties.
Et la drogue, d’ailleurs, n’y est pas toujours une métaphore. Elon Musk revendique sa kétamine sur ordonnance comme d’autres un abonnement de salle de sport — un intrant, une optimisation, un patch de productivité entre deux fusées. Et avant lui il y a eu Nick Land, le philosophe de l’accélérationnisme, qui s’est cramé le cerveau aux amphétamines dans les années quatre-vingt-dix à Warwick, en croyant que la vitesse chimique lui donnerait accès au futur — avant de renaître à Shanghai en prophète du capital-machine, lu religieusement, comme par hasard, par le milieu même qui vient de perdre trente-cinq milliards. Qu’on me comprenne bien : le problème n’est pas la drogue. La drogue est une technologie de transformation de soi, l’une des plus anciennes que nous ayons, et toutes les cultures qui l’ont pratiquée l’ont enveloppée de rituels, de maîtres, de calendriers, de récits — d’un cadre. Ce que fait ce milieu, c’est déployer la technologie hors de tout contexte, à nu, en pur accélérateur : une centrale nucléaire qu’on construirait sans enceinte de confinement, parce que le confinement, c’est de la friction, et que la friction, c’est pour les perdants. L’énergie est bien réelle. C’est ce qui devait la contenir qui manque. Et ce qui manque, chez ces gens, manque partout : autour de la molécule comme autour de l’argent emprunté.
C’est là que je pense à Alcibiade. Pas par cuistrerie — enfin si, un peu, mais suivez-moi. Le premier Alcibiade de Platon, c’est exactement cette histoire, avec deux mille quatre cents ans d’avance. Un jeune homme beau, riche, adulé, le plus doué de sa génération, s’apprête à se lancer dans les affaires de la cité. Il veut gouverner Athènes, puis la Grèce, puis pourquoi pas le monde — l’effet de levier avant la lettre. Socrate l’arrête sur le pas de la porte et lui pose une question d’une insolence totale : de quoi es-tu compétent, au juste ? Et surtout : t’es-tu jamais occupé de toi-même ? Non pas de ta carrière, de ta gloire, de ton corps ou de tes biens — de toi. Alcibiade, évidemment, ne comprend pas la question. Personne ne la lui avait jamais posée. On lui avait tout appris, sauf ça.
Foucault a passé une année entière au Collège de France sur ce dialogue. Lui qui avait pris du LSD dans la Vallée de la Mort en 1975, avec musique choisie et amis pour veiller — ce qui ne l’a pas empêché de finir en carafe au fond de la pièce, persuadé qu’il allait mourir. Mais c’est exactement à ça que sert une enceinte de confinement : pas à empêcher la réaction, à faire qu’on puisse fondre sans irradier tout le voisinage. Il en est revenu en disant que c’était l’une des plus grandes expériences de sa vie. Il voyait dans l’Alcibiade l’acte de naissance du « souci de soi » : cette idée que se connaître n’est pas un supplément d’âme mais un préalable — qu’on ne peut pas s’occuper des autres, de la cité, de l’avenir, tant qu’on ne s’est pas occupé de soi. Non pas se regarder le nombril : se demander ce qu’on est, ce qu’on vaut hors des instruments qui nous mesurent. Le contraire exact de la boucle. Le souci de soi, c’est ce qui casse le circuit fermé de la confirmation permanente, parce que c’est la seule question à laquelle ni les concours ni les marchés ne répondent à votre place.
Aschenbrenner a nommé son fonds Situational Awareness — la conscience de la situation. C’est peut-être le détail le plus cruel de toute l’affaire. Il avait conscience de tout, sauf de sa situation. Il voyait 2027 avec netteté et pas juillet 2026. Il connaissait la trajectoire des machines et ignorait la sienne, qui était pourtant écrite depuis Platon : le jeune homme pressé qui veut gouverner le monde avant de s’être demandé qui il était.
La presse américaine raconte qu’il s’est marié à Carmel, en Californie, quelques jours après l’effondrement, pendant que ses équipes soldaient les positions. Les invités arrivaient tandis que le fonds brûlait. Je ne sais pas s’il faut y voir du sang-froid ou de l’anesthésie. Mais j’aime imaginer qu’un soir, entre deux toasts, quelqu’un lui glissera un exemplaire de l’Alcibiade. C’est court, ça se lit en deux heures. Moins de temps qu’il n’en a fallu à Citadel pour racheter sa vie.
Et Socrate, au moins, ne prend pas de commission.
Jean Rosier